Le monde intellectuel français perd l’une de ses figures les plus emblématiques. Souvent considéré comme le dernier grand intellectuel de sa génération, Edgar Morin est décédé ce vendredi 29 mai 2026 à l’âge de 104 ans, a annoncé sa famille. Directeur de recherche émérite au CNRS, il laisse derrière lui une œuvre transdisciplinaire colossale d’une soixantaine d’ouvrages, bâtie autour de sa célèbre « pensée complexe ».
Jeunesse et engagement dans la Résistance
Né à Paris le 8 juillet 1921 sous le nom d’Edgar Nahoum, il est le fils d’un commerçant juif sépharade athée originaire de Salonique. Profondément marqué par la mort précoce de sa mère alors qu’il n’a que dix ans, il traverse sa jeunesse dans une forme d’angoisse et de repli. En 1938, étudiant en histoire, droit et philosophie, il s’éveille à la politique face à la montée du nazisme.
L’année 1941 marque un tournant historique et personnel : constatant l’enlisement allemand devant Moscou, il comprend que l’histoire est imprévisible et peut dérailler à tout moment. Il rejoint alors le Parti communiste français (PCF) et s’engage activement dans la clandestinité au sein de la Résistance jusqu’en 1944. C’est durant cette période qu’il adopte définitivement son pseudonyme de combat : Edgar Morin. De ces années, il gardera un esprit de résistance permanent qu’il appliquait encore récemment contre deux « barbaries » modernes : le fanatisme religieux et la barbarie froide du calcul et de l’intérêt financier.
L’entrée au CNRS et la rupture avec le communisme
Après la guerre, il publie son premier ouvrage, L’An zéro de l’Allemagne (1946). Grâce au soutien de grandes figures telles que Vladimir Jankélévitch et Maurice Merleau-Ponty, il intègre le CNRS en 1950. Parallèlement, son esprit libre et critique à l’égard du stalinisme provoque son éloignement du PCF, dont il est officiellement exclu en 1951. Il théorisera cette désillusion politique quelques années plus tard, en 1959, dans son ouvrage Autocritique.
Le théoricien de la « Pensée Complexe »
Nommé directeur de recherche au CNRS en 1970, Edgar Morin consacre une grande partie de sa vie à formaliser la théorie de la pensée complexe, un concept qu’il formule pour la première fois en 1982 dans son livre Science avec conscience.
Inspiré de l’étymologie latine complexus (« ce qui est tissé ensemble »), Morin refusait le cloisonnement des savoirs. Pour lui, l’éducation et la recherche devaient apprendre à « relier » plutôt qu’à « séparer », en faisant intercommuniquer les sciences et la philosophie par des boucles de rétroaction.
Cette philosophie se matérialise dans son œuvre majeure en six volumes, La Méthode, rédigée sur plusieurs décennies. Cette œuvre a d’ailleurs connu un rebondissement singulier : après avoir égaré le manuscrit du tome 3 en 1983, Morin a continué la publication des volumes suivants. Ce texte perdu a finalement été retrouvé par chance et publié en avril 2024, à l’aube de ses 103 ans.
Un intellectuel engagé jusqu’au bout
Docteur honoris causa d’une trentaine d’universités à travers le monde, Edgar Morin a mis sa voix au service de nombreuses causes : la lutte contre la guerre d’Algérie, l’évasion fiscale ou encore la prise de conscience écologique globale.
Toujours connecté aux soubresauts de son siècle, il publiait ses mémoires en 2019 (Les souvenirs viennent à ma rencontre) en dressant un parallèle lucide entre l’angoisse des années 1930 et celle d’aujourd’hui, tout en réaffirmant avoir « misé [sa] vie sur l’improbable ». Plus récemment, en février 2024, invité d’honneur au Festival du livre africain de Marrakech, il n’avait pas hésité à exprimer publiquement son indignation et sa colère face aux opérations militaires massives menées par Israël contre les populations de la bande de Gaza.
Edgar Morin en 5 repères :
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1921 : Naissance le 8 juillet à Paris.
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1941 : Entrée au Parti communiste français et engagement dans la Résistance.
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1950 : Intégration au CNRS, avant de devenir directeur de recherche en 1970.
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1982 : Publication de Science avec conscience, acte de naissance théorique de « l’homme complexe ».
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2024 : Publication tardive du tome 3 perdu de La Méthode.







